Les premières lignes #5

Le principe : chaque dimanche, je prends un livre et je vous en cite les premières lignes du récit. Rendez-vous initié par Ma Lecturothèque.

Le Musée invisible

Noah
13 ans

C’est comme ça que ça commence.

Avec Zephyr et Fry, les sociopathes en chef du quartier, me pourchassant à travers bois, et le sol qui tremble sous mes pas à mesure que je fends l’air entre les arbres, totalement paniqué.

– Tu vas crever, chochotte ! hurle Fry.

Alors Zephyr me rattrape, me plaque un bras, puis les deux, dans le dos, et Fry s’empare de mon carnet de croquis. Je me jette sur lui mais je suis manchot, totalement impuissant. Je me débats et tente de me libérer de la poigne de fer de Zephyr. Impossible. Je cligne des yeux pour les transformer en insectes. Non. Ils restent eux-mêmes : deux brutes épaisses de quatre mètres cinquante et élèves de seconde dont le passe-temps favori consiste à jeter des petits mecs de treize ans comme moi du haut des falaises, juste pour rigoler.

Zephyr me fait une clé de bras par-derrière. Son torse exerce une pression contre mon dos, et réciproquement. On baigne tous les deux dans la sueur. Fry commence à feuilleter mon carnet. « Alors, t’as fait de jolis dessins, Bubble ? » Je l’imagine en train de passer sous les roues d’un camion. Il brandit soudain une page. « Hé, Zeph, mate un peu ces mecs à poil ! »

Le sang se fige dans mes veines.

« Ce ne sont pas des mecs. Ce sont des David », dis-je tout en priant pour ne pas avoir la voix d’une gerbille ou pour qu’il ne découvre pas mes croquis les plus récents, c’est-à-dire ceux d’aujourd’hui, que j’ai réalisés en les regardant tous les deux sortir de l’eau avec leurs planches de surf sous le bras, sans combinaison ni rien, hyper luisants de partout et, heu… se tenant la main. OK, j’ai peut-être pris quelques libertés artistiques. Ils vont fatalement penser que… Ils vont me buter avant même de m’avoir tué, voilà ce qui va se passer. Le monde se met à sautiller autour de moi. Je jette des mots au visage de Fry : « Tu sais, Michel-Ange ? Ça te dit quelque chose ? »

Le soleil est pour toi de Jandy Nelson, 468 pages, éditions Gallimard, collection Scripto, 2015

Laurine